• Le DIRECTOIRE, 1ère Partie

      
     
    Les derniers jours du XVIIIe siècle
     
    Ala formation même du Directoire, la plus parfaite anarchie, – une anarchie libératrice et de soulagement, – succéda au sanglant régime du « Rasoir national ». La Révolution avait tout détruit, même l'empire des femmes.
     
    Les clubs, les réunions de la rue ne devaient que faire disparaître toute apparence de salon et l'on constatait que l'esprit, la grâce, toute la finesse françaises semblaient avoir sombré dans les sanglants délires de la plèbe. La réaction thermidorienne avait tout à créer, à instituer de nouveau en effaçant jusqu'aux souvenirs monstrueux de la Terreur.
     
    Il sembla normal de voir renaître en tous lieux le plaisir, les jeux, l'allégresse, après une si longue contrainte ; la confusion régna partout ; on vécut, pour ainsi dire, dans l'interrègne de la morale ; on se plut à s'étourdir, à s'oublier, à se griser ; on s'abandonna, on se donna avec facilité et sans même prendre garde à la brutalité des moyens.
     
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    Drive en Wiski, Longchamps, An V (1797).
     
    La femme, principalement, eut conscience qu'elle venait de reconquérir ses droits les plus charmants. Rien ne l'avait autant révoltée que cette prétention absurde de la Révolution à introduire dans nos moeurs la sévérité ou la férocité des lois sociales des premiers Romains.
      
      
      
    Effrayées de cette austérité néo-républicaine, nos Françaises s'efforcèrent, par une corruption plus forte que sous la monarchie même, de nous rassurer contre les fausses rigueurs spartiates ; elles s'ingénièrent à plaire, et leur puissance séductrice devint plus puissante que tousles décrets rigides, elle sut déjouer les mesures prises en vue de réglementer la vertu et les mœurs.
     
    La création du Directoire remit la femme sur le trône mythologique des grâces et des amours ; ce fut la folle souveraine d'une société haletante, fiévreuse, agitée, houleuse, semblable à une foire ouverte aux appétits, aux passions basses, à l'agiotage, aux amours à l'encan, à tous les marchandages qui excluaient, de parti pris, le sentiment.
     
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    Les Bains Vigier, An V (1797)
     
    L'art de vivre devint l'art de plaire. – La politesse ne fut plus qu'un préjugé ; les jeunes hommes parlèrent aux femmes le chapeau sur la tête. – Un vieillard était-il prévenant auprès d'elles, les adolescents ridiculisaient le bonhomme. – Ramassait-on l'éventail d'une femme, elle ne remerciait point ; la saluait-on, elle ne rendait pas le salut. – Elle passait, animal de santé et de joie, lorgnant les beaux garçons, riant au nez des difformes. Il n'exista plus de fruit défendu dans ce paradis du paganisme ; toute tactique d'amour consistait à provoquer le désir et à le satisfaire presque aussitôt.
      
      
    Pearce Charles Sprangue The Shawl
      
      
      
    On conjugua selon le caprice du moment le verbe : je te veux, tu me veux, nous passé défini.
     
    – Le divorce n'était-il pas là pour dénouer les liens de ceux que la jalousie torturait encore ? - Le mariage n'était plus considéré, selon le mot terrible de Cambacérès, clans le Code, que comme la « mise en action de la nature » ; on ne tint cet acte civil que pour temporaire, l'incompatibilité d'humeur déliant fort aisément ceux que les convenances physiques avaient réunis.
     
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    « La femme d'alors va de mari en mari, écrivent les frères de Goncourt,poursuivant son bonheur, dénouant, renouant sa ceinture. Elle circule comme une marchandise gracieuse. Elle est épouse, le temps que cela ne l'ennuie pas ; elle est mère, le temps que cela l'amuse
     
     
     
     
     
     
     
    ;... le mari court des bras de l'une aux bras de l'autre, demandant une concubine à l'épouse et le rassasiement de ses appétits à des noces multipliées. On divorce pour rien ;... on se marie pour divorcer, on se démarie pour se remarier, sans que l'homme ait la jalousie du passé, sans que la femme en ait la pudeur, et il semble que les mariages de ce temps aient pris modèle sur les haras où l'on procède par essais. »
     
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    La réaction dansante fut surtout soudaine, impétueuse, formidable, au lendemain de la délivrance. A peine les échafauds renversés, que déjà les bals s'organisaient sur tous les points de la capitale ; les sons joyeux de la clarinette, du violon, du tambourin, du galoubet, convoquaient aux plaisirs de la danse les survivants de la Terreur s'y pressèrent en foule, Duval, dans ses Souvenirs, a énuméré à plaisir ces différents temples de Terpsichore : D'abord le magnifique jardin du Fermier Général Boutin, exécuté avec tous ses collègues pour avoir mêlé de l'eau au tabac de la ferme, et que les entrepreneurs baptisèrent du nom italien de Tivoli.
      
      
      
      
    Ce fut le premier qui ouvrit ses portes au public. Un autre bal se forma dans le jarbin Marbeuf, au bout de l'avenue des Champs-Élysées. On dansait gaiement dans ces deux endroits.
     
    D'autres bals s'ouvrirent successivement : ce furent les bals de l'Élysée national,

    ci-devant Bourbon, dont le noir Julien dirigeait l'orchestre avec un rare bonheur ; ce fut comme le Musard de l'époque. On y faisait de délicieuses promenades en bateau. Puis le bal du jardin des Capucines, fréquenté par les marchandes de modes de la rue Saint-Honoré et de la rue Neuve-des-Petits-Champs ; le Ranelagh du Bois de Boulogne, abandonné alors aux clercs d'huissiers et aux commis marchands ; le Wauxhall, où les tours d'adresse de l'escamoteur Val, aussi bien que les plaisirs de la danse, faisaient affluer les grisettes du Marais et du quartier du Temple.

      

      

      

      

      

    Tous ces bals étaient ouverts le quintidi et le décadi à la moyenne bourgeoisie. Frascati et le Pavillon de Hanovre étaient le rendez-vous des hautes classes de la société. Dans la Cité se trouvait le bal de la Veillée, où l'on donnait de singuliers concerts miauliques ; il y avait là une vingtaine de chats dont on n'apercevait que les têtes, disposés sur les touches d'un clavecin : ces touches étaient des lames pointues dont chacune allait frapper la queue d'un chat qui poussait un cri, chaque cri répondait à une note de musique et l'ensemble produisait un charivari admirable ; ce bal de la Veillée est devenu depuis le fameux Prado, cher aux étudiants.

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    (D'après Les Modes de Paris 1797-1897, par Octave Uzanne, paru en 1898)
     
    (1ère partie)
      
      
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