• Histoire du TRICOT - années 1900 - 1930 (III)

    Des dessous « hygiéniques » fin XIXe au sportswear des Années folles

     

     

     

    ▲à g. : Le Chalet du cycle au bois de Boulogne, par Jean Béraud, fin XIXe-début XXe siècle
    Musée de l’Île-de-France, Sceaux sur Agence photographique de la RMN
    Les élégantes viennent au Chalet du cycle exhiber leur garde-robe sportive, la grande nouveauté,
    c’est la culotte bouffante qui permet de montrer ses jambes, ce qui n’est possible que par la pratique de la bicyclette.
    à dr. : Sweater en laine, France, vers 1895, The Metropolitan Museum of Art, New York

     

     

    ▲à g. : Sweater cardigan en laine, Amérique, vers 1900-1903 The Metropolitan Museum of Art, New York
    à dr. : Carte postale des montagnes du Doubs intitulée « Sports d’hiver, départ du bolide, 60 à l’heure », vers 1900

    Dans la lignée de la fin du XIXe siècle et la vogue des lainages « hygiéniques » utilisés pour les vêtements de dessous puis les tenues de sport, la mode des vêtements en tricot se développe au début du XXe siècle. L’hiver à Saint-Moritz, on s’équipe d’un bonnet, d’une écharpe, d’un pull et de chaussettes de laine pour pratiquer les sports de plein air comme le patinage, la luge, le ski, le hockey ; les autres saisons, on porte d’élégants et confortables sweaters [de l’anglais to sweat : transpirer] et ensembles de maille pour la chasse et les parties de campagne, la plage à Deauville et le vélocipède au bois de Boulogne.

     

     

     

    ▲à g. : Gabrielle Chanel photographiée à Deauville vêtue d’un ensemble de tricot, 1913
    à dr. : Costumes en jersey de Chanel, illustration, première parution dans Les Elégances parisiennes, juillet 1916
    Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris sur Life.com

    Gabrielle Chanel est à juste titre considérée comme une pionnière du vêtement en tricot. En 1913, elle ouvre sa boutique à Deauville ; en 1916, elle rachète à Jacques Rodier (tisserands depuis 1852) un stock de jersey habituellement utilisé pour la bonneterie ; elle y réalise des modèles de tailleurs à veste trois-quarts et jupes raccourcies et des marinières. Mais elle n’est pas la seule à apprécier sa souplesse, sa douceur et son confort : d’autres couturiers s’enthousiasment pour le djersabure de la maison Rodier, comme Jean Patou, ou André Gillier, le futur inventeur de la fameuse maille piquée Lacoste deux décennies plus tard.

     

     

     

    ▲à g. : Ensemble en tricot, publié dans le magazine Madame, 1921
    boutique Au Fil du Temps sur e-Bay
    à dr. : Tailleur sport Lanvin, photographié au Bois de Boulogne par les Frères Séeberger, hiver 1922
    Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris

     

    ▲à g. : Suzanne Lenglen dans un ensemble en maille de Jean Patou, 1926, sur examiner.com
    à dr. : Pullover en soie et laine, par Lucien Lelong, 1927 The Metropolitan Museum of Art, New York

     

     

    ▲à g. et à dr. : Sweater en laine et soie, Angleterre, vers 1929
    The Metropolitan Museum of Art, New York
    au centre : Robe Chanel, photographiée à Deauville, le jour du Grand Prix,
    par les frères Séeberger, 29 août 1928,
    Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris

    Le style de vie des années 1920, qui se veut libre et pratique et exige qu’on ait l’air «sport», voit le triomphe de la maille et des pullovers – le terme apparaît à cette époque. Certes le soir, on brille dans des tenues luxueuses et pailletées, mais en journée, la base de la garde-robe, c’est l’ensemble sport (sportswear), le plus souvent en maille, souple, pratique, confortable.

     

    On porte le sweater sans col, à manches longues ; on l’appelle cardigan quand il s’ouvre sur le jumper qui s’enfile par la tête ; le chandail – qui viendrait de « marchand d’ail », est à manches courtes, long et décolleté en V ; le pull-over est à manches longues ; quant au gilet, il se boutonne devant. On porte ces articles tricotés à la taille basse sur des jupes courtes, c’est l’allure « garçonne ». Paul Poiret, le couturier vedette de la Belle Époque, n’apprécie guère cette mode : « Autrefois une robe était autre chose qu’une jupe plissée avec un sweater. Ah ! on pouvait alors faire de belles choses avec de beaux tissus que la femme préférait aux jerseys et aux tissus de sport ! » déclare-t-il dans L’Art et la Mode en 1927. Ces toilettes sont immédiatement adoptées par les Américaines, plus rationnelles et moins conformistes que les Françaises.

     

    Du tricot utile de la guerre au tricot de loisir

     

     

     

    ▲à g. : Cartes postales françaises « patriotiques », 1914-1918
    sur sur le blog France/Allemagne : Mémoires de guerres

     

     

    ▲à g. : Femme tricotant (photographie choisie pour la couverture de
    No idle hands : The Social History of American Knitting, Ann Macdonald, Ballantine Books, 1990)
    sur Flickr Vintage Knitting
    à dr. : Une partie du stock des 125 636 chaussettes tricotées pour les soldats à Sydney,
    photographie G. A. Hills, mai 1917
    sur Knitting for our boys, Galerie de photos de State Library of New South Wales collections sur Flickr

    Un tel engouement pour les tenues en maille, relayé par des couturiers renommés, ne peut que profiter au tricot domestique, qui depuis la Première Guerre mondiale s’est répandu dans toutes les couches de la société. Pendant la guerre, femmes, enfants, et même les soldats blessés immobilisés, tout le monde tricote « patriotiquement », en très grand nombre, des chaussettes, des mitaines, des genouillères, des bonnets et des écharpes pour les soldats du front. Les dames de la haute société, qu’on aperçoit dans les rubriques mondaines des journaux, se font infirmières ; elles passent leur temps à tricoter, partout, dans les trains, au théâtre, au restaurant, à la maison, dans les écoles… On les représente même parfois le tricot à la main lors des présentations de mode des maisons de couture, le journal Les Modes raconte très sérieusement ce genre d’anecdotes dans ses articles. On dit que les soldats reçoivent tant d’articles tricotés qu’ils s’en servent pour astiquer leurs armes !

     

     

     

    ▲à g. : Tricotin soldat, 1915 sur Musée national de l'Education, Rouen
    au centre : Catalogue de tricot, modèles spéciaux pour soldats, 1914-1918, sur The Vintage Knitting Lady
    à dr. : Recueil de modèles de tricots pour les poilus, La Femme et la Guerre sur Musée virtuel militaire

     

     

    ▲à g. : Tunique tricotée en soie blanche, anonyme, vers 1921
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
    à dr. : Tunique nouvelle au crochet en lacet de soie, magazine Madame, 1922
    boutique Au Fil du Temps sur e-Bay

     

     

    ▲à g. : Ensemble tricoté de Joseph Paquin, photographié au Bois de Boulogne par les Frères Séeberger, 1925
    Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris
    à dr. : Pullover moderne au tricot, magazine Mon Ouvrage, 1929
    boutique Au Fil du Temps sur e-Bay

     

     

    ▲à g. : Casaque nouvelle au tricot rayé, magazine Madame, 1921
    boutique Au Fil du Temps sur e-Bay
    au centre : Jumper à col en V, tricoté en soie de couleur rouille, et petit sac à gland, vers 1920
    Getty Images sur aufeminin.com

     

     

    ▲à g. : Annonce publicitaire pour les fils à tricoter La Redoute, revue L'Illustration, 1926
    sur le blog Les Mailles de Francinelle
    à dr. : Publicité pour les Laines du Pingouin de la Lainière de France, Roubaix, 1929
    sur hprints.com

    Les femmes de toutes conditions sociales prennent ainsi l’habitude de tricoter, et pour longtemps. Après la guerre, le tricot devient un loisir, même s’il reste aussi dans les familles une manière économique de s’habiller utile, confortable et de manière originale. Les magazines de mode continuent, comme au XIXe siècle, à proposer des modèles de tricots à réaliser soi-même, mais aussi désormais des modèles en maille en coupé-cousu à faire fabriquer par sa couturière. Certains de ces articles de guerre vont faire leur entrée dans le vestiaire de la mode : c’est le cas de la cagoule. A partir des années 1920, les filatures françaises proposent la vente de laine au détail, par correspondance, via la presse féminine et familiale ; au début, il s’agit juste pour elles d’écouler leurs fins de séries.

     

    La maille est associée à la modernité

     

     

     

    ▲à g. : Pullover, Madeleine Vionnet, photographie dépôt de modèle, 23 août 1924
    au centre : Ensemble en maille, Jean Patou, photographie dépôt de modèle, 10 août 1926
    à dr. : Pullover, modèle Champion, Lucien Lelong, photographié par Edigio Scaioni, 1928
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929,
    du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra

     

     

    ▲à g. : Coco Chanel posant dans un de ses ensembles cardigan et pull, 1929
    Hulton Getty Picture Collection sur Life.com
    à dr. : Publicité pour les tissus en lainage et jersey Chanel, 1934 sur hprints. com

     

     

    ▲à g. : Ensembles Jean Patou, photographiés à Deauville par les Frères Séeberger le 14 août 1927
    Les Séeberger, photographes de l'élégance, 1909-1939, BnF, Paris
    au centre : Sweater en laine, Amérique, vers 1920 The Metropolitan Museum of Art, New York
    à dr. : Ensembles cardigans Wilson's of Great Portland Street, Londres, mai 1928
    Brooke/ Hulton, Getty Images dans Decades of Fashion

     

     

    ▲à g. et à dr. : Devants de jumpers ou sweaters en trompe-l’œil, tricotés main
    par Madame Azarian pour Elsa Schiaparelli, 1927-1928
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929 , du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
    au centre : Jumper au motif noeud en trompe-l’œil tricoté main, Elsa Schiaparelli, 1927
    Victoria & Albert Museum, Londres

    Cette simplicité des lignes de la mode 1920 pousse les couturiers et les artistes à rivaliser d’audace dans le choix des motifs. En 1924, Madeleine Vionnet fait figure de précurseur en proposant des chandails aux motifs géométriques bicolores. Jean Patou, Lucien Lelong, Jane Régny présentent des modèles colorés à rayures ou à diagonales, à motifs géométriques, héraldiques ou en trompe-l’œil – comme la cravate, gros succès de cette mode « à la garçonne ». En 1927, Elsa Schiaparelli lance sa célèbre première collection tricotée main avec cols, cravates et nœuds en trompe-l’œil, ou foulard incrusté ; le modèle à nœud a été très souvent copié, le Jardin des Modes en a publié une version simplifiée dans son numéro de février 1929.

     

     

     

    ▲à g. : Maillot de bain tricoté main, Sonia Delaunay, 1928
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929 du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
    à dr. : Projets de maillots de bain, Sonia Delaunay, 1928
    Fashion and Fabrics, Jacques Damase Thames and Hudson (1991) sur Flickr

     

     

    ▲à g. et à dr. : Les danseurs Lydia Sokolova, Anton Dolin, Bronislava Nijinska et Leon Woizikowsky
    des Ballets Russes de Serge Diaghilev en costumes de maille pour Le Train bleu, 1924
    Hulton Getty Picture Collection sur Victoria & Albert Museum, Londres
    au centre : Costumes en maille créés par Coco Chanel pour le ballet Le Train bleu, 1924
    Victoria & Albert Museum, Londres

    A travers l’image d’une femme mince, indépendante, qui bouge, la maille est associée à la modernité. Elle inspire les artistes cubistes et Art déco, dont certains refusent la distinction trop nette entre les « beaux-arts » et l'art décoratif ou appliqué. En 1924, Coco Chanel crée les costumes en tricot du Train bleu des Ballets russes, dont l’histoire se déroule dans une station balnéaire, un monde qu’elle connaît bien. Sonia Delaunay dessine des vêtements à motifs géométriques et coloris vifs, notamment des maillots de bain en tricot.

     

     

     

    ▲à g. : Tenue de ski tricotée photographiée à Saint-Moritz, Jean Patou, 1924
    Getty Images dans Decades of Fashion
    à dr. : Chandail de ski AA Tunmer & Cie porté sur une culotte de ski, auteur anonyme, vers 1927
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra

     

     

    ▲à g. : Jupe pour le sport, publicité Amy Linker, 1925 sur hprints
    à dr. : Patinage à Saint-Moritz, 1926 Nationaal Archief sur Flickr

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    ▲à g. : Pull Louise Boulanger en cashmere et angora, 1928
    The Metropolitan Museum of Art, New York
    à dr. : Publicité Jane Regny, dessinée par Ernst Dryden, 1927 sur hprints

     

     

    ▲à g. : Marie-Rose, Bibi, Dani et Simone sur la plage d’Hendaye, par Jacques-Henri Lartigue, août 1927
    Exposition Les Années Folles, 1919-1929, du 20 octobre 2007 au 29 février 2008, Musée Galliéra
    à dr. : Ensemble de bain Jean Patou, photographié par George Hoyningen Huené pour Vogue,
    1er juillet 1928 sur condenaststore.com

     

     

    ▲à g. : Publicité pour les maillots de bain Jantzen, la marque au logo baigneuse rouge, 1929
    sur le blog interviewmagazine
    au centre : Maillot de bain Jantzen, vers 1920 sur collectibles-articles.com
    à dr. : Modèle de maillot de bain à tricoter, vers 1920 sur The Retro Knitting Company

     

     

    ▲à g. : Femmes en pyjamas de plage à Bandol, Carte postale Yvon, vers 1920
    à dr. : Tenue de plage, griffe Jean Patou Sport et Voyages, vers 1929
    Kyoto Costume Institute, Kyoto

    On a aujourd’hui bien du mal à s’imaginer porter un maillot de bain de laine tricotée. Pendant ces années 20, le succès des activités sportives favorise la mode des vêtements en maille – le maillot de bain n’est qu’un exemple parmi d’autres, et il vient de loin ! Le maillot féminin du XIXe siècle couvrant, opaque et long ressemble plus à une robe qu’à un maillot. L’engouement pour les sports d’eau et la nouvelle mode du teint hâlé des années d’après-guerre vont progressivement imposer un maillot de bain inspiré de celui des hommes, moulant, ne gênant pas les mouvements pendant la nage, souvent rayé bleu et blanc. Seul le jersey de laine ou de coton répond alors à cette exigence, même si l’eau salée finit par rétrécir les lainages et le soleil pâlir les couleurs. Certaines femmes portent sous leur maillot de bain une « gaine de plage ».

     

    Article emblématique de ce nouveau style de vie sportif, le maillot de bain fait fureur. Grâce à ses recherches techniques, la société américaine Jantzen a l’idée d’intégrer des fibres élastiques dans ses maillots de bain tricotés à côtes, le maillot s’ajuste au corps et ne se déforme plus à l’usage. En France, pas une femme du monde ne manque de porter les maillots de bain siglés « JP. » – c’est une première, du couturier Jean Patou, réputé exceller dans la création de modèles balnéaires. Les maisons de couture ouvrent des rayons spécialisés. Une décennie plus tard, pour se démarquer des « congés payés » en maillots tricotés « faits maison » qui arrivent sur les plages, on portera l’élégant pyjama de plage en jersey.

     

    Sources : MERVEILLEUX BLOG de "Les petites mains"

    http://les8petites8mains.blogspot.com/2011/01/histoire-du-tricot-le-tricot-au-xxe.html

     

     

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