• FARDS et COSMETIQUES en EGYPTE..

    nefertiti  

      

    Comment se fardaient les Égyptiens, dans quelle ambiance parfumée évoluaient-ils, quelles étaient leurs pratiques corporelles ? Apparemment c’est un pan entier de la culture antique qui devrait nous rester à jamais inaccessible, tant le caractère volatile des parfums semble les condamner à l’oubli, tandis que les corps disparus ont emporté avec eux le secret de leurs pratiques quotidiennes. Et cependant, quelques pistes s’offrent à nous : les textes et les représentations qui, une fois que l’on a évalué correctement leur signification, se fondent nécessairement sur des aspects de la vie réelle. Enfin il reste des vases, vides ou contenant encore des restes. On se prend alors à rêver de recettes antiques…

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    A la fin de la préhistoire, avant l’apparition de la civilisation pharaonique sur les rives du Nil, on ne sépare pas un défunt de sa palette à fard : on la dépose près de sa tête dans la sépulture. Ce fard vert est un minerai de cuivre, la chrysocolle, que l’on broie en poudre, à l’aide d’un galet, sur la palette. Il reste en usage jusqu’au début de l’Ancien Empire, puis est supplanté sous la IVe dynastie, à l’époque des grandes pyramides de Giza, par le fard noir à base de galène. Le poisson est la forme animale la plus couramment employée pour les palettes à fard de l’époque de Nagada, au dernier millénaire de la préhistoire, avant la naissance de la civilisation pharaonique. Il n’est pas rare d’observer des traces d’usure prononcée au milieu de la palette, indice de broyages répétés.

    Palette à fard en forme de poisson de l’époque prédynastique

     

    A l’Ancien Empire (vers 2700-2200 av. J.-C.), hommes et femmes considèrent les deux fards à yeux (vert de cuivre et noir de galène) et les huiles comme des produits particulièrement désirables pour leur vie d’outre-tombe. Ces produits de soin ne sont pas en eux-mêmes considérés comme sacrés. Ils ne font l’objet d’aucune formule dans les « Textes des Sarcophages » et dans le « Livre des Morts », les grands recueils de textes qui accompagnent le mort égyptien, pendant deux mille ans. Les biens désirés dans ces livres sont la nourriture, l’eau et le doux souffle du vent du nord…

    L’archétype du vase à onguent parfumé pendant plus d’un millénaire, de la fin de l’Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire, 2200-1200 avant J.-C., est en forme de cône légèrement cintré : on le porte à son nez comme on respire la fleur de nénuphar bleu odorante. Ce produit parfumé est appelé « l’onguent-set de fête », comme s’il était préparé spécialement à l’occasion de festivités. A côté de cette forme bien caractéristique, il existe de nombreuses autres types de vases qui ont du contenir des huiles parfumées. Souvent taillés dans des pierres recherchées, ils représentent en eux-mêmes des articles de luxe. Réutilisables à volonté, ils ne correspondent donc pas à un contenu permanent et identique comme c’est le cas pour nos flacons de parfum contemporains.

    L’Égypte ancienne ignore la technique de la distillation ; les produits parfumés consistent en onguents et en huiles mêlés de certains composants odorants extraits de plantes ou de résines, par macération préalable, parfois dans du vin, ou par l’expression du jus.

    A la Deuxième Période Intermédiaire et au début du Nouvel Empire, entre 1700 et 1500 avant J.-C., les Égyptiens ont exploité des mines de galène, un sulfure de plomb qui est à la base du fard noir ou kohol, au Gebel Zeit, dans la montagne au bord de la mer Rouge. Un petit sanctuaire à la déesse Hathor, patronne des mines, a livré les restes d’objets déposés en offrande à cette grande déesse de l’amour et de la fécondité. Ce sont essentiellement des figurines de femmes nues, modelées en terre cuite, aux visages à peine esquissés, mais aux caractères sexuels développés, habillées de tissus de lin et parées de bijoux.

    L’examen des représentations qu’offre l’art égyptien est un mode d’approche de l’univers des parfums et des fards qui n’est pas sans présenter des difficultés d’interprétation. Les hommes et les femmes de l’Égypte ancienne ressemblaient-ils vraiment aux images qu’ils ont laissées ? L’art place le masque de son style entre nous et la réalité passée, qu’il faut décrypter.

     

     

    Il est manifeste que les visages et les corps représentés constituent un idéal de beauté conventionnel, et ne reflètent que rarement les caractéristiques des individus, peu importantes aux yeux des Égyptiens. En revanche, les standards de la mode et de l’esthétique sont probablement fidèlement reproduits ; les quelques perruques et vêtements retrouvés témoignent en faveur de l’exactitude des figurations égyptiennes, à l’intérieur des contraintes imposées par le style de dessin. Le maquillage des yeux tel qu’il est reproduit dans l’art est-il inventé de toute pièce ?

    Une des énigmes des représentations égyptiennes est celle du cône sur la perruque. Les textes et les scènes attestent la pratique de verser sur la tête des parfums liquides, à base de myrrhe. Dans les banquets figurés dans les chapelles des tombeaux du Nouvel Empire, des serviteurs passent de la pommade sur les bras et sur la perruque des invités. La volonté des Égyptiens de rendre visible les éléments importants que l’œil ne voit pas les amène à pratiquer le rabat à la verticale ; le cône est sans doute à l’origine le « rabat » d’une couche de pommade. Les parfums tenaient une grande part lors des repas : vase à onguent et fleur de lotus portés aux narines, fleurs sur les mets, sur les têtes, autour du cou.

     

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    Des nombreux objets d’art ont été conservés de cette époque, beaucoup ont trait à la toilette, signe de l’importance de ces préoccupations dans la vie égyptienne : des flacons raffinés, en matériaux précieux, empruntant des formes inventives, qui rompent avec la grande statuaire. Ils proviennent des caveaux des tombes, car il est d’usage à cette époque de déposer auprès du cercueil, parfois à l’intérieur auprès de la momie, les ustensiles employés sur terre, comme s’il s’agissait d’un simple déménagement.

    Les usages demeurent parfois mystérieux : soit parce qu’ils ne contiennent plus aucun reste, comme c’est le cas des jolies cuillères dites « à fard », soit parce que l’analyse des produits contenus, comme celle des graisses, ne livre pas leur usage avec certitude. Aucun de ces vases ne porte une prière pour le mort ou une dédicace à un dieu, ce qui indique leur caractère profane ; leur emploi ne correspondait donc pas à des « rites » autres que le désir d’être conforme au goût du jour.

     

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    Cuillère à fard en forme de bouquet de lotus

    Bois – L : 20,2 cm, l : 7,6 cm – Provenance inconnue, Nouvel Empire

    Hannover, Kestner-Museum, 2873

    Cette cuillère associe deux végétaux, le lotus et le perséa. Le motif est sculpté en creux et forme le cuilleron destiné à contenir le fard ; un petit couvercle monté sur pivot, aujourd’hui perdu, devait fermer le récipient. La silhouette cordée du fruit de perséa évoque le disque solaire émergeant du lotus primordial au moment de la « Première fois ». Le fruit du perséa est lié à l’évocation du renouvellement du cycle vital de la crue. La transposition du milieu naturel sur le plan mythique et cosmique garantit au détenteur de l’objet le retour du cycle et par là-même la renaissance.

     

    Au VIIIe siècle avant J.-C. apparaît un nouveau type de vase dont la forme évoluée sera reprise dans tout le Proche-Orient méditerranéen comme flacon à huile parfumée : l’alabastron. La réputation de l’Égypte comme fournisseur de parfums est grande dans le monde grec qu’elle côtoie de façon accrue à partir du VIe siècle av. J.-C.

    A partir du IVe siècle avant J.-C., la ville de Mendès dans le delta est régulièrement citée comme le lieu de production de parfums recherchés et exportés. Pline, au Ier siècle de notre ère, en livre les composants principaux : de la myrrhe, de l’huile, de la résine. Les auteurs classiques citent également le vin, le miel, la cardamome dans la composition d’autre onguents égyptiens.

    Les parfums avaient même leur divinité, incarnée par Chesmou, représenté sous forme humaine à tête de faucon, de bélier ou de lion suivant les époques. Il tient généralement dans les mains deux vases à onguents dont les formes nous rappellent celles des vases de pierre que les Égyptiens réservaient à ces précieux produits. Le rôle de parfumeur divin dévolu à Chesmou ne cessa de croître les siècles passant. Les plus grands temples se dotèrent ainsi de « chambres à parfums » à la fois laboratoire de confection et lieu de stockage comme on peut encore en voir à Edfou ou à Dendérah.

    Les onguents utilisés dans les temples donnaient lieu au mélange d’huiles (de lin, de castor, de palme, etc.) avec des parfums les plus précieux importés généralement de l’Orient à prix d’or : benjolin, extrait de cèdre du Liban, myrobolan d’Arabie, encens et myrrhe du Yémen, oliban et térébinthe du pays de Pount, cinnamone d’Éthiopie ou encore nard de l’Inde. S’y ajoutaient encore des extraits de genêt, de labdamum, de safran, d’anis, de menthe poivrée, de cannelle … preuve de la variété et des origines diverses des produits utilisés.

    « ROGER GALLETle Premier Empire »